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Lucien-Huno BADER
Jean-Pierre ESPIL
José GALDO
Francis GUIBERT
Didier MANYACH
Collages de :
Françoise DUVIVIER
Préface de :
Nicolas ROZIER

EXPÉRIENCE BLOCKHAUS


Un livre de 96 pages avec rabats, cousu, format 13,5 x 20 cm, sur Olin.
© L'arachnoïde & les auteurs, 2011-2012

-La Quinzaine Littéraire:

La poésie comme avant tout, un article de Christian Dufourquet..
- Il est malaisé, mais ô combien revigorant en cette malheureuse époque, de s'approcher ici de ce cratère qui a pour nom : Expérience Blockhaus, de subir l'attraction de ces cinq poètes encastrés en son centre, traces d'une sorte de météorite tombé d'un ciel d'encre, avec une traînée plus noire encore, qui n'aura été perçue, le temps de sa chute, que par quelques unhappy few. .
- Cinq poètes, cinq voix nous disent ici que rien n'est perdu parce que tout l'est. Venues pour l'essentiel de deux revues : Bunker puis Blockhaus qui se seront succédées dans leur forme écrite entre 1978 et 1996, à intervalles plus ou moins réguliers, et qui auront rassemblé au sein d'un espace virtuellement coupé du monde, ainsi que le précise José Galdo, les principaux poètes de sa génération, lesquels auront mené leur recherche et leurs expériences, en dehors du surréalisme et du réalisme de l'époque, vers le réel absolu. Tout cela dans l'absence quasi-totale de moyens financiers, ce qui les obligera à recourir à des moyens propres à la clandestinité. .
- Pauvreté, clandestinité, mutisme quasi-total des organes officiels, hostilité du milieu littéraire… Nous comprenons bien qu'il s'agit là d'une guerre, du lieu d'une guerre qui n'a pas cessé et ne cessera jamais. Une guerre, entendons-nous bien, qui n'est pas menée, ou seulement de surcroît, contre une société enlacée aujourd'hui par une sorte de poulpe transparent qui étouffe en son sein toute velléité humaine de la transformer, en ces temps de câblages divers et de connexions virtuelles qui errent dans l'espace en quête d'objets à néantiser. Ni même contre ceux-là qui passent leur temps à disposer à la surface de quelque intime miroir une poignée de mots à brasser et hululer (j'en demande pardon aux chouettes, qui sont les vraies gardiennes de nos nuits) plus tard sur des tréteaux multipliés. Mais une guerre menée contre la langue et malgré elle, un inlassable assaut livré dans le noir d'un espace claquemuré autour de la sourde résistance d'un corps jamais assez creusé, enfoncé au cœur fuyant de son identité, cet impalpable noyau d'ombres et de douleurs qui dérive dans le vide entre morts et vivants. Car dans un corps nous sommes toujours au moins deux à nous regarder, et c'est à chaque fois le mort qui prend la place du vivant sous le cache d'une conscience qui le met dedans, comme la peau d'une ombre qui descend avec ses dents entre deux clous de lumière qui l'écartèlent à la fourche d'un cœur suffoqué de sang. .
- C'est d'entre les battements de ce cœur révulsé au contact de cela qui se glisse entre spectre et loup du fond d'une poche de ténèbres que j'entends les poètes de l'Expérience broyer entre leurs mots la noirceur d'une présence qui suppure à l'angle de la cage de leurs côtes mises à nu. Présence saisie à même la charpie du cadavre qui encadre toute vie. Et qui est comme l'encorbellement du trou par où tout le monde descend. .
- Jamais, peut-être, un groupe d'individus aussi dispersés dans l'espace, et ne communiquant que par quelques lettres échangées ou quelques feuillets passant de main en main au hasard de rencontres improbables, n'aura tenté, avec une force de percussion équivalente, de faire face collectivement à ce qui ne peut être perçu que comme l'air du temps. Un air, une ritournelle, un invisible carcan qui est dans l'air qu'on respire, les routes qu'on prend, tout combat qui se livre et s'efface dans les catacombes du sang… Pour que rien ne change, ou si peu, de cet infini servage, à part les quelques traces que l'un ou l'autre aura laissées de son passage à travers un assez court intervalle de temps. .
- Car enfin, la poésie, qu'est-ce que c'est ? Ce qui reste quand tout est fini. Des mots qu'abandonne dans son sillage une lointaine silhouette qui aura amassé et épuisé, dans le même mouvement, les forces de la vie. La poésie n'existe que dans les livres, bien après que la bouche d'ombre s'est ouverte et refermée dans le corps du poète qui l'a abritée. Je dis : poète, mais je ferais mieux de dire : pauvre hère, en butte à l'impossibilité de tout, en lutte avec ce qu'il ne peut comprendre et qu'il affronte malgré tout. Je crois que c'est cette foi en je ne sais quoi, ce combat livré au cœur d'un intime désastre alors que tout semble perdu, qui me rend si fraternelles les voix de cette Expérience, si proches leurs efforts pour atteindre ce qui se dérobe toujours, qui serait un ciel du poème, qui n'existe qu'en bas, toujours plus bas, au fond d'un mélange de morve et de nuit, et jamais en haut, dans l'absolu d'une présence qui ne soit pas divine, le cœur diamant d'une véritable vie. .
- Un jour, pourtant, ce qui se tait au fond du poème et qui est comme l'envers d'un ciel oublié revient vriller chaque nerf comme un coup d'onglet. Comme un rappel de ce qu'est ce monde où chacun fut traîné par la tête ou les pieds, comme un tas de chair bonne à manger que la bonne conscience de tous entasse au fond de son terrier. Un monde où le seul vrai problème qui se pose n'est pas tant de le transformer que d'en sortir, comme d'une maladie qui se transmet. Où tout l'art consiste à faire un corps en se passant d'un autre corps à infecter. Et ce corps je le vois comme la danse torride d'un tigre derrière une grille dont je suis la serrure et la clef. Je suis la grille je suis le tigre, ma main entrouvre la robe de sa puanteur calcinée. Mais ce n'est qu'un rêve que je fais, un rêve de maîtrise sans le fouet. Né du coudoiement des morts attablés autour d'un corps qui trempe au creux néant de leur étreinte désincarnée. Incapable de rien retenir, rien enlacer. Car mort ou vif, c'est du pareil au même, on mange toujours du mauvais côté de ce monde dont on ne sort jamais. .
- Lucien-Huno Bader, Jean-Pierre Espil, José Galdo, Francis Guibert, Didier Manyach… Ces noms, comme le souligne Nicolas Rozier dans sa préface inspirée, vous les chercherez en vain sur les stands et les estrades. Et moins encore dans les anthologies qui ressemblent toutes à de poussifs chalutiers raclant un plateau sous-marin en quête des restes d'une Atlantide oubliée, et remontant parfois dans leurs filets le contour d'une tête qui nous fixe de son regard de marbre, halluciné. On trouvera en revanche quelques mots qui les concernent dans cet extrait d'une lettre de Rodez écrite en septembre 1945 par Antonin Artaud : J'aime les poèmes des affamés, des malades, des parias, des empoisonnés : François Villon, Charles Baudelaire, Edgar Poe, Gérard de Nerval, et les poèmes des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits, et non de ceux qui s'affectent perdus pour mieux étaler leur conscience et leur science et de la perte et de l'écrit (…). J'aime les poèmes qui puent le manque et non les repas bien préparés.

À la fente de l'envers
un broyage effroyable bave des signes noirs dans des draps de glaise
et succions de la langue où l'être tourne dans la beuverie de l'arrière où le corps mange les échos de corps sur le bord
désagrégé de la lumière
gruau de sang
souches de chairs
étai osseux à l'extrême fond
comme un vomissement du miroir
un écœurement éternisé qui s'abouche à l'inerte du centre où se bave le pain et se recrache le vin sur la potence
éternisée de la doublure
et qui déborde l'arrêt
l'horreur
la bouillie
les bulles
le bavardage de la barbaque qui glisse dans l'effondrement des matières
ombre dehors
José Galdo
en moi l'espace noir
le jeu sans fin des trappes
les oubliettes tactiles
les pièges de la mouvance
en moi l'espace du doute
la distance des rires
fantômes hilares
allant et venant
m'entretuant
JE SUIS LA RISÉE DES OMBRES
Lucien-Huno Bader
La Caverne de Brûlure
Dans le noir de la Terre
Là où brûlent les cierges de pierre touchés par la grâce de la Foudre qui crève l'abcès d'un Vide
Il y a une cavité d'œil à Voir l'Impossible Noir des Cristaux
L'esprit est Pierre, langue nerveuse
Et monter dans la Nuit Solaire
Et descendre dans le Jour des Tombeaux
C'est marteler l'Or des Fournaises
C'est saigner le Sang des Cristaux
Jean-Pierre Espil
où y a-t-il erreur dans l'errance ?
ne pas crever
en quête de vie
et de réel
émergence de l'être introuvable
clés molles des songes vous ne me dites rien qui vaille
je ballotte ma fatigue dans les bruits d'occasion
et débouche sur la merveille de n'avoir jamais été
il paraît qu'il faut faire quelque chose
mais les choses se font très bien sans nous
mais on s'obstine aux rafistolages maniaques
que m'importe que l'humanité disparaisse
qu'elle évolue ou involue
que m'importe la vie et la mort
la beauté suprême n'est rien et supprime tout
Francis Guibert
Le visage dans la vitre
Empalé, blême
Voyant, vu, le bateau dans les glaces
le corbeau sur les mâts
qui annonce le rivage
mais replie ses ailes
sur la vision
observé droit dans les yeux
le visage disparaît
comme un masque ôté…
Didier Manyach
Christian Dufourquet, La Quinzaine Littéraire




Cher José

-Dans ce livre servi par un porte-parole offensif et farouche, L'EXPÉRIENCE BLOCKHAUS trouve son accomplissement, elle aboutit à un sujet collectif qui en excellence émerge dans la pensée – la pesée – du mal-être et du néant.
-Le montage est fructueux : il présente un vivier lancinant d´où extraire les cellules souches de nos agonies. Un challenge à toutes les pages, l'effarement est déclaré : gageure des abysses, boutures des ténèbres, refondation chaotique. Nous sommes confrontés à une telle surenchère de procédures uniques et hagardes que le lecteur perd pied dans un tournis de normalités destituées, mais l'Incréé est sauf, il échappe définitivement aux règles ordinaires du discours.
- Une récapitulation mémorable, donc... Un vade-mecum pour mes dernières volontés poétiques.
Salut et fraternité

Guy BENOIT, le 23 février 2012



-Sous une couverture aussi sombre que leur poésie, ils sont cinq à incarner, à travers une sélection de leurs textes, ce qui fut l'expérience de la revue et des éditions Blockhaus, (1988-2003), co-fondées par José Galdo et Jean-Pierre Espil. Cinq poètes qui portent la guerre en eux, ont horreur des limites et des nivellements de l'âme. Des inquiéteurs nés, des enflammeurs, des poètes du rejet dont les voix s'élèvent comme des torches dans la nuit d'un enfer desséché. Une polyphonie rebelle où l'on entend Francis Guibert se demander « où y a-t-il erreur dans l'errance » , et J.-P. Espil – avec ses chiens cramés d'éternel, son être-Foudre et sa « Saignerie du Castré » – s'en prendre à cette « putain d'enflure de soi-disant Vie, giclée autonommée, putain d'enculé jusqu'au néant de la bouche d'ombre où se déchire l'anneau blanc de l'âme » , comme l'atteste son dernier livre, Le Recrachement des doublures (Au fond du Grenier, 2010). de merdier de pourrissoir, longue ta langue aux lècheries des nerfs » . Didier Manyach, lui, part en quête de « la source derrière les lèvres / dans l'oraison des cendres » , tandis que Lucien-Huno Bader se sent « la risée des ombres » , « boule de souffrance ramassée » , et que José Galdo, figure de proue et maître d'œuvre de l'aventure collective que fut Blockhaus, ne cesse de creuser le trou noir qui s'étoile dans la cavité de la vie, tout en suçant « le vide
-Une sélection de textes qui relève de ce qu'Antonin Artaud, en parlant de ses propres œuvres, qualifiait de « raclures de l'âme que l'homme normal n'accueille pas » . Et, de fait, entre suffocation et angoisse, c'est l'expérience de la dépossession, l'acharnement enragé à échapper aux spires du pire, qui ne cessent de se faire entendre dans cette Expérience Blockhaus, où rares sont les éclaircies, exceptés « certains craquements atmosphériques / dans les hauteurs du ciel / Une fraîcheur du cosmos, une saveur : une jeune / femme poursuivie / par les chiens de l'énigme» (D. Manyach). Des poèmes qui rendent à la poésie son pouvoir d'ébranlement, sa force d'irruption, et que ponctuent les collages de Françoise Duvivier, des « compositions paniquées » dit Nicolas Rozier, des images entre supplication et supplice qui entrent parfaitement en consonance avec l'esthétique écorchée du Blockhaus.

Richard BLIN, Le Matricule des Anges n°131, mars 2012



DIA + Jacmo
EXPÉRIENCE BLOCKHAUS (L'Arachnoïde)


-C'est une anthologie, avec plusieurs auteurs, qui revient sur l'histoire de deux revues qui n'en font qu'une en fait : Bunker puis Blockhaus, depuis les années soixante-dix jusqu'à aujourd'hui. On voit bien déjà la parenté dans les deux termes. J'ai suivi cette aventure en continu à travers le filtre de son chef de file, José Galdo, que j'ai publié plusieurs fois, - encore récemment dans le n°143 -, édité en Polder (n°86), souvent accompagné de son alter ego Jean-Pierre Espil. José a encore illustré la couverture du n°58 de la revue, de ses célèbres crânes calcinés aux orbites béantes (que j'ai eu un mal fou sur mon offset à imprimer en deux couleurs, j'ai un souvenir de feuilles kraft maculées comme jamais !). Enfin, ayant aussi une activité sonore intense, il m'a remplacé à la radio dans les années 81-82. Ensuite Didier Manyach a fait l'objet de plusieurs Choix de Décharge. Enfin Françoise Duvivier, l'illustratrice de ce livre, qui propose des collages (sortes de radioscopies cadavériques), elle fait partie aussi du tout début de la revue, elle est en couverture des Décharges n°13, 16, 22, 37 et 68 (cette dernière en stamp art, elle m'avait sculpté un tampon dans une gomme !) sans compter celles de Polders (tels celui d'Armand Olivennes)... Deux autres auteurs complètent la bande Blockhaus : Lucien-Huno Bader et Francis Guibert. J'ai fait pas mal de critiques de recueils de José Galdo, entre autres, et j'avais toujours l'impression de rentrer dans une écriture spéciale, un monde à part, de plonger physiquement dans un univers difficile et prenant. Il y a en effet une vraie fascination devant cette langue crépusculaire. Galdo, en particulier, c'est un flux, un torrent, une chute d'encre noire, on est emporté dès le second vers, irrémédiablement. Très peu de couleurs, très peu d'images, la nuit porte ses propres lueurs d'ombre, rien n'a de prise, on est happé infiniment vers un gouffre sans fond, comme aspiré dans une spéléologie organique ; seul le corps dépecé, débité en viscères semble habité par la souffrance d'exulter dans tant d'horreurs et de supplices exposés. Pour donner encore plus de relief à cet effondrement continu, José Galdo aime travailler les sons : sape du cep au cran crabe et croix... ou bien le bloc cloque d'un floc... Sonorités qui redoublent et craquent, et crispent, jusqu'à singer l'anagramme : " derrière la cendre d'encre du miroir noir des signes ". En plein dans le néant reconstitué à coups d'injonctions assassines, surgit un mot inattendu, imprévisible : transfixion, susurration, bardo... Nul ne peut échapper à ses imprécations mortifères où la chair devient charpie ou charnier et ce carmin épaissi où se cyanose la langue... Ses compagnons sont au diapason, bien entendu, sous des registres à peine différents, souvent dans des textes plus ramassés, à part Jean-Pierre Espil, début et fin d'une page : J'ai enduit ma raison de viscères d'insecte… où folles sont les lunes empennées d'ossements. Et cette vocifération : l'énorme surgelé du monde au castré d'origine... Lucien-Huno Bader, que je connais peu, qui balise bien le périmètre d'imaginaire : l'horreur d'un paradis aseptisé / la hantise d'un enfer sans musique… Il stigmatise l'être ainsi : tu n'es qu'un trou fondu au vide... Cette diversité d'écriture avec celles de Francis Guibert et Didier Manyach montre bien la richesse de ce courant post Antonin Artaud, qu'on pourrait caractériser comme pulsions vers l'obscur. Trente ans que cette expression existe, d'une façon souterraine évidemment, ce livre tend à lui restituer la lumière qu'elle mérite et à le placer enfin comme expérience importante dans l'histoire de la poésie actuelle.

Jacques MORIN, revue DÉCHARGE N°155



Itinéraire de Délestage n°385 : le livre noir de l'interminable naufrage

-En 2009, les éditions de L'arachnoïde marquaient d'emblée leur territoire par la réédition de Narcose, de Marie-Françoise Prager, poète portée au pinacle à l'égal d'Yves Martin par Guy Chambelland, mais qui depuis la mort de l'éditeur, paraissait être définitivement passée du côté des fantômes. Le plus récent ouvrage de ces éditions, - qui ne se cantonnent certes pas aux célébrations rétrospectives (leur catalogue inscrit, aux côtés des livres de l'animateur, le poète Christian Dufourquet, des ouvrages de Matthieu Messagier aussi bien que de Mathieu Bénézet ou d'Alain Hobé) – s'applique à rendre justice à la poignée d'irréductibles qui, de 1988 à 2004, ont œuvré dans l'extrême marginalité sous les appellations successives, aussi significativement farouches, de Blockhaus - revue et éditions -, Bunker-press ou du bulletin Tanker.
-Expérience Blockhaus, en dépit de son titre, n'en propose pourtant pas le récit, ce qu'on peut regretter, mais remet en circulation, en une haute concentration de 96 pages, des textes dispersés, devenus introuvables s'ils furent jamais à portée de main, réunis en une manière d'anthologie, - un ossuaire pour mieux dire, destiné à recueillir les reliques de cinq (puis six, au final) de ces desperados : aux deux fondateurs, José Galdo, « figure de proue et maître d'œuvre» , et Jean-Pierre Espil, qui pilotèrent l'expérience, sont joints Didier Manyach, et, moins attendus, Lucien-Huno Bader et Francis Guibert, tandis que Françoise Duvivier, par l'apport de ses collages d'une morbidité sans recours, enlève ce qui pouvait rester d'illusion et d'espérance au lecteur égaré dans cet enfer.
-Distillant chacun à tour de rôle le poison d'un poème, les cinq voix se succèdent, s'entremêlent, confluent en une seule voix : voix de révolte, tumultueuse et grandiloquente, oraculaire, d'un lyrisme dépressif entre le néant et l'anéantissement (J.G). Ce Blockhaus bâti hors du temps, selon la juste définition de Nicolas Rozier qui le préface avec ferveur, permet de réévaluer cette aventure collective, répulsive dans le même temps qu'elle fascine par ses partis-pris apocalyptiques et convulsifs, où le langage s'exténue à nommer l'innommable, jusqu'à la suffocation en des croassements d'allitérations ou un débordement de métaphores.
-Exilés volontaires à l'agonie dans l'avant-poste où ils ont choisi de s'enfermer, d'une intransigeante belliqueuse, les cinq apôtres de ce très noir évangile ont partagé la même lucidité panique, de celle qui laisse entrevoir la condition humaine comme une furieuse danse macabre au-dessus de l'abîme et mène au bord de la folie. Leurs paroles, paroxysmiques dès l'attaque du poème, semblent proférées à la dernière extrémité, prémonition de l'expirant ou ultime message testamentaires : c'est la mort qui parle / qui respire par ma bouche, écrit L. H. Bader. Et sans plus de merci, Francis Guibert : Vous êtes morts depuis toujours.
-S'ils paraissent aujourd'hui sans descendance, on peut en désigner les figures tutélaires auxquelles leurs revues en leur temps rendirent hommage, d'Edgar Poe à Artaud, référence insurpassable auquel il faut pourtant se confronter. Par l'écart entretenus avec les courants dominants de la poésie française de la fin du Xxème siècle, écart où s'affirment une morale et une esthétique, les poètes de cette Expérience Blockhaus occupent la place qui fut jadis celle de ces romantiques qualifiés de frénétiques, chantres de la négativité, érotiques de la mort dont ils tirent terreur et jouissance.
-Repères : Le titre de cette chronique s'inspire d'un vers de Didier Manyach : Naufrage interminable au faîte de la géométrie parfaite de la mort. Expérience Blockhaus – L'Arachnoïde éd. – 5 bd des Châtaigniers – 30120 – Le Vigan. 15€. Récemment reçu : José Galdo & Nicolas Rozier : Le recrachement des doublures . Au fond du Grenier – 3 rue du 11 novembre – 54270 – Essey-lès-Nancy éd. 56 pages – 13€. Lire également l'I.D précédent n°384 : « L'expulsé du soleil noir soulève son cœur »
Claude VERCEY, Itinéraire de Délestage n°384-385




Claude Vercey et Jacques Morin interrogent José Galdo
Regrouper les poètes retranchés de la société

-Décharge : Cinq poètes pour rendre compte de l'Expérience Blockhaus, n'est-ce pas un peu réducteur ? Surtout quand à la fin du livre on découvre sur deux pages les noms de tous les contributeurs (à divers titres, j'imagine bien). Qui au final est responsable du choix des textes et des auteurs ?:

-José Galdo :
- Six participants du noyau dur : Lucien Huno Bader, Francis Guibert, Didier Manyach, Jean-Pierre Espil, Françoise Duvivier et moi-même – auxquels il faut ajouter le préfacier Nicolas Rozier – suffisent à la manifestation de l'esprit de l'EXPÉRIENCE BLOCKHAUS… la réduction matérielle d'un livre de 96 pages n'est qu'une apparence… J'avais donné carte blanche pour le choix des auteurs et des textes à Olivier Cabière, Muriel et Chritian Dufourquet et à Nicolas Rozier…

-Décharge : éclaire-nous un peu davantage sur le choix des appellations successives : Blockhaus, Bunker, Tanker. Par deux fois te présentant dans Décharge à 13 ans d'intervalle, Jean-Pierre Espil attire l'attention sur l 'importance de la lettre ka ; et toi-même as écrit (dans ton polder) un Mastaba du ka. Comment expliques-tu ce tropisme vers le ka ?

-José Galdo :
- Bunker est né en 1978 dans un climat social particulièrement tendu et plombé : pratique admise par tous de la torture par privation sensorielle en Allemagne de l'Ouest, suicide collectif des membres fondateurs de la R.A.F., effondrement de l'idée de révolution…L'appellation « bunker » signifie, dans ce contexte, un espace défensif et armé… placé sous le signe du refus de l'espèce humaine et dont l'objectif était de regrouper tous les poètes retranchés de la société et qui s'étaient engagés de tout leur être révoltés vers le Réel absolu (4)… C'est ainsi qu'assez rapidement se constituera le noyau dur de Blockhaus – de « bloc » : poutre et de « haus » : maison –…Quant à « Tanker » , réservoir de matière noire, c'était un supplément gratuit calibré à 8 pages en A4 sur du 64 gr qui permettait le tarif d'une lettre de 20 gr… et donc, des envois massifs… Le « ka » est un double qui sonne… c'est l'âme dans la vie et la mort à même l'éternité… il est représenté dans l'égypte pharaonique par un corps ailé, origine de l'ange, qui deviendra sirène pourvue d'un terrible chant dans le monde antique de la Méditerranée… Après de très longues ruminations et manipulations, j'ai fini par liquider cette figure en la remplaçant par le signe « doublure » …qui depuis prolifère dans ma conscience… - (4) On remarque cependant une "revue-laboratoire" Bunker aux éditions Au fond du Grenier,qui ont publié par ailleurs Le recrachement des doublures, poèmes de José Galdo, dessins de Nicolas Rozier : Bunker/Au fond du grenier est indépendant... nous avions juste au départ de leur revue donné, à Jérôme Kostrzewa son animateur, l'autorisation de reprendre “Bunker” comme titre (José Galdo)

-Décharge : à te lire depuis des années, comme à lire les publications que tu as initiées, on a l'impression que tout est en place depuis le début. Cette constance provient-elle d'une vue trop rapide des choses? As-tu ressenti, quant à toi, des évolutions : dans la politique éditoriale ? sur le plan collectif ? dans ta propre écriture ?

-José Galdo :
-Oui, dès le commencement – et même avant – tout était en place, en fait dès la première lecture-révélation de la lettre d'Arthur Rimbaud adressée à Paul Demény dite LA LETTRE DU VOYANT… l'évolution, elle se fait à coups de gouffres, c'est-à-dire verticalement… Car depuis la nuit des temps, l'être est face à l'univers – du dedans et du dehors – et il a la même énigme du sens à résoudre… pour le reste comme le dit Jean-Pierre Espil : « Aucune évolution significative : les kapos conservent leurs prérogatives et font crever les maudits… » .

-Décharge : Quand on lit la préface de Nicolas Rozier, on peut comprendre que la dispersion des forces vives qui animaient Blockhaus a été la raison de l'arrêt des publications. Confirmes-tu ? Sinon, pourquoi arrêter ?

-José Galdo :
-La dispersion géographique est aussi une constante depuis le début car Blockhaus est un réseau de retranchés : Francis Guibert dans le 1.3, Didier Manyach dans le 6.6, Françoise Duvivier dans le 2.7, Jean-Pierre Espil dans le 4.0, Lucien Huno Bader dans le 6.8 et moi-même dans le 7.5… et etc pour les autres… L'arrêt est venu de l'épuisement des forces physiques et nerveuses, la fatigue de la matière et la treizième qui a commencé, dans nos rangs, son œuvre d'emportements des corps…

-Décharge : Le blog Blockhaus éditions s'ouvre sur ce crucifié tournant dans l'espace. Il semblerait pourtant que votre démarche appelle davantage à l'avènement d'un antéchrist ...

-José Galdo :
-Ni dieu, ni maître… juste l'avènement de l'archaïque lumière de la naissance des mondes… La croix d'ouverture du site des Editions Blockhaus est une croix déchirée à même un de mes crânes d'encre, une sorte d'extraction mentale… dont le tournoiement EST le symbole du SOLEIL NOIR… là où nous allons…

Claude VERCEY et Jacques MORIN, revue DéCHARGE N°155




-Préfacée par Nicolas Rozier, la précieuse anthologie Expérience Blockhaus (L'arachnoïde, 96 pages, 15€) est enfin parue. Les textes sombres et survoltés de José Galdo, Jean-Pierre Espil, Francis guibert, Lucien-Huno Bader et Didier Manyach retracent l'aventure essentielle des anciennes revues Bunker, fondée en 1977 par José Galdo, et Blockhaus. J'ai moi-même mis en œuvre les trois derniers numéros de Bunker, dont celui consacré à l'astrologue et métaphysicien visionnaire Jean Carteret. J'ai eu ainsi l'honneur et le plaisir de publier des textes rares de Robert Amadou, Théo Lesoualc'h, Michel Camus, Claude Pélieu, Hubert Haddad, Luc-Olivier d'Algange ou encore Angéline Neveu, qui vient hélas de nous quitter. Quand Bunker s'arrêta en 1983 ce fut alors José Galdo qui reprit le flambeau en publiant trois remarquables numéros de Blockhaus. Plusieurs recueils de poésie virent le jour entre temps sous l'égide des éditions Bunker. Le présent recueil aborde la face la plus intense et convulsive de ces deux revues trop tôt disparues. Les incantations chamaniques de Jean-Pierre Espil excellent à prospecter le corps de foudre et de ténèbres des puissances noires et telluriques. « De la terre à la lumière, il y a tout le sang d'un charnier de boue transmuté en vitesse de foudre » . Ces électriques injonctions portent le sceau d'un désespoir qui hante l'esprit des métaphores. Comme le précise José Galdo, « ce bruissement des morts derrière la cendre d'encre du miroir noir des signes » répond comme en écho à la « lumineuse ténèbre de la nuit originelle où la conscience se retrouve soleil » selon le barde Francis Guibert. « La salamandre doute, empilée, animal marin dissout dans les salines à rouille » affirme encore Jean-Pierre Espil. « Il y a une mort dans la mort comme il y a des yeux qui s'habituent à la nuit » précise enfin Didier Manyach, nyctalope assoiffé par les bras du néant, familier des légendes tsiganes et des figures du Grand Jeu : René Daumal, Josef Simà, Roger Gilbert-Lecomte... Parfum ténu de nostalgie, jeunes gens en quête de l'absolu, solitude assouvie par les feux du silence, à chaque époque voit se lever une armée d'ombres et de cyclopes, messagers d'un réel chaotique et solaire, étoiles filantes lucifériennes pulvérisant les impostures des lois mondaines et littéraires. L'enfer alors vomit les tièdes. Les déchirantes illustrations de Françoise Duvivier affirment ainsi la déchéance d'un monde ignoble et dérisoire. Plus d'un quart de siècle après ces légitimes invectives, ces furies orchestrées par le gouffre des nerfs, l'écho voilé de cette parole résonne encore dans la conscience de qui veut bien y aller voir. Qu'on le veuille ou non, toute véritable poésie est un fait d'armes métaphysique qui engage l'être et le non-être dans un combat de chaque instant contre les forces d'inertie, d'intolérable résignation. Un voyage dans le temps au service du réel mobilise la révolte des veilleurs immobiles. Un même fil conducteur, sous des formes différentes, relie la rage et la conscience de ces écrits incandescents qui anticipent La Salamandre et le mystère des voies gothiques.
Marc-Louis QUESTIN, Les Chroniques de la Salamandre, La Salamandre, hiver 2012, n°16




-“Expérience Blockhaus” - Une aventure collective dans le sillage des grands brûlés du verbe Il y eut, dans la deuxième moitié du XXe siècle, loin des chapelles littéraires et des positions d'avant-garde, un "béton noir décapité de sa butte", selon les mots de Nicolas Rozier. C'était une aventure qui se poursuivait sans laisser de traces dans les agendas de la poésie identifiée. Une sorte de brasier émettant de la fumée noire et qui rappelait par ses signaux les grands brûlés du verbe : Antonin Artaud en toute première ligne. Autour de José Galdo, ces partisans de la dislocation menaient un autre combat que celui du texte pour le texte. Ils ne désossaient pas artistiquement la langue. Ils montraient l'os des détresses dans un monde où l'organisation des apparences avait triomphé de toutes les questions de fond.
-Il s'agissait de reprendre le fil à partir de Nerval, de William Blake, de Nathaniel Hawthorne en déroulant le pas grave des mots dans le refus du jeu, sans programme ni manifeste. Pas de plan combiné qui aurait fait école. Pas de cérémonial susceptible d'élever une statue dans l'histoire de la littérature. Ce collectif d'étoiles filantes est aujourd'hui fixé dans le marbre d'Expérience Blockhaus et c'est une brassée de flèches hors du temps, hors des modes, hors la pose.
-Il était une fois la poésie selon Bunker, selon Blockhaus, deux éclats, un même groupe éclaté. Quelque chose d'aussi vaste que NEON (N'être Rien, être Tout, Ouvrir l'être Néant), revue surréaliste où s'imprime le nom de Stanislas Rodanski comme un court-circuit. Activistes spectreux, Lucien-Huno Bader, Jean-Pierre Espil, José Galdo, Francis Guibert et Didier Manyach arpentaient les années 1970 en se souvenant du Grand Jeu et de ses dialogues avec l'être. Ils ne plaisantaient pas. Ils n'étaient adeptes ni de la dérision ni de l'électrique attitude. Toujours ailleurs et de cette façon plus difficile à repérer, ces solitaires allaient à la recherche de l'essentiel en trempant leurs mots dans des feux allumés par Jean-Pierre Duprey, Jacques Prevel ou encore Bernard Réquichot. Ce livre est là pour témoigner d'une bataille poétique éminemment dangereuse car ses enjeux, toujours actuels, sont de répondre à l'attaque des paillettes par "la lutte vers le fond".
Guy Darol
Le Salon Littéraire

Lucien-Huno Bader, Jean-Pierre Espil, José Galdo, Francis Guibert, Didier Manyach, préface de Nicolas Rozier, collages de Françoise Duvivier, Expérience Blockhaus, éditions L'arachnoïde (www.arachno.org), mai 2012, 95 p., 15€


-Expérience Blockhaus

Les Gueules noires [1] de la poésie ou le Verbe à contre-jour…..
(Eloge critique des assaillants de l'ombre) par : Sylvie Besson in Recours au Poème

-« Au milieu des chapelles littéraires entretuées se dresse un blockhaus. Et c'est un rude exemple que voilà. A la fois tombeau du galérien, béton noir d'avant-poste décapité de sa butte, bunker spectral d'une faction debout dans le mortier éventré de sa place à tenir ; dernier asile d'éclat tendu aux regards cuits, ce blockhaus-là a la gueule à feu d'une meurtrière invincible » [2]
- Écrivains bouillonnants de rage et de fièvre, les poètes de Blockhaus sont à eux cinq une gamme de lyrismes singuliers, une partition de voix soulignant la force d'un engagement subjectif, ils ne s'appesantissent pas sur ce qui est de l'ordre de l'intime ou du questionnement, seule leur langue « collective » stimule des sensibilités volcaniques, leurs poèmes ne s'articulant qu'en impulsions, impétuosités, rafales et coups de boutoir. Cette écriture à plusieurs mains est désireuse de tout dire, écumant en son mouvement la conviction de ne connaître aucune douceur à naître ici-bas. En revanche, ni larmoiement, ni jeu de miroirs, ni jérémiade ne viennent affadir la noirceur collective à l'œuvre, bien au contraire, dans Expérience Blockhaus, le lecteur descend dans l'Enténébré, au cœur d'une poésie qui mâche, broie, régurgite sa substance sans jamais parvenir à s'en satisfaire ; dès lors sous la plume vorace, insatiable, horrifique de la Bête à cinq doigts [3], les mots ne se recroquevillent pas sur eux-mêmes mais s'amplifient en inscrivant le Néant au centre de tout, tendant ainsi vers la seule lumière possible, celle du deuil. Cependant il n'est pas d'élégie blafarde, pas de chant maladif, pas de tristesse narcissique dans cet ouvrage, la puissance seule d'une douleur cendrée de désastres et de biles donne raison à ce recueil de floraisons noires, à cette bouche d'ombre ou à ce cri profane qui étreint l'Obscur avec une effroyable acuité, empoignant en d'incandescentes humeurs noires les faiblesses du monde : Dans le noir l'homme devient la vigilance même, un centre de perception tous azimuts, et son cœur devient le cœur du silence. Il sait alors que lui aussi marche dans la nuit et qu'il est cette nuit souveraine arpentant son royaume. [4]
- Dès l'abord, l'univers familier de la Nuit, ce tutoiement peuplé d'ombres, se nimbe de colère, entre engueulades et empoignades ; en effet, les poètes de Blockhaus ne désirent que la lumière crépusculaire d'un chant âpre, lucide, tumultueux, un chant, dont la pesée du mot, la liberté altière de l'expression, donne tout son tranchant aux lieux visités et naufragés. On assiste alors à un déferlement, une vague de terre qui engloutit toute référence, nostalgie et conformisme tant ces poètes de l'Extrême ouvrent des espaces de grandeur, de clameur à la fureur poétique souvent triviale car légitime, regardant en toute conscience leur propre sang couler, réinjectant dans leurs phrases vibrantes, veineuses, vénéneuses quelques vins brûlants pour survivre : Putain d'enflure de soi-disant Vie, giclée auto-nommée (…) longue, ta langue aux lècheries de nerfs [5]. C'est pourquoi, leurs voix ne cessent d'être en lutte contre une réalité insignifiante, contre la matière et contre tout ensommeillement, leur langue s'écrie ainsi par poussées ou par chutes, en lignes brisées, en saccades, en des rythmes vertigineux, présentant l'endroit du monde comme en raison inverse de son désir. Il est vrai que leur propos consiste à rendre visible creux et bosses de nos existences, puis comme à bout de nerfs, ouvrir la béance ou la vacuité de notre condition, rendre compte de ce réel au cœur duquel l'humanité suffoque dans les traquenards de l'aube : Echos TELESCOPES dans la ville électrisée/ pas se ravalant avalant d'autres pas//(…) balbutiements langages fous/onomatopées répercutées/sur des bouches bâillonnées/dans l'ombre inalphabète/ GRISAILLE HURLANTE. [6] En retrouvant aussi, par hasard, les éléments de la vie au travers de la grisaille des villes, Blockhaus ravive, séance tenante, des images saisissantes, fulgurantes et violentes sur un vide effroyable, celles-ci ne sont en rien la traduction d'un trouble, elles sont ce trouble qui s'impose comme l'expression la plus forte, la plus directe d'une société pourrie jusqu'à la moelle. Ainsi, pour ces proscrits volontaires, l'excès devient une dimension verticale de l'écriture et de la pensée, si on ne crie pas les mots de l'effroi, on reste prisonnier des choses sans pouvoir s'en dégager, seule cette parole poétique, révoltée, inespérée se déprend de l'illusion d'une appartenance à ce relent apocalyptique incapable d'un quelconque réveil : Mais la terre est loin, la terre veut la mort du cerveau. Ou lui intime un sommeil profond, loqueteux…(…) De la pourriture à l'excavation la devise est : va, et saille tous les trous [7] ou lit-on encore « je ne veux pas dormir » , puis le rêve éveillé / le désert du monde, mon cœur pas à moi qui libère / il n'y a pas de folie comme rempart / l'errance est totale sous le grincement du jour. [8] Chaque mot ne commence, de ce fait, que sur le bord qui l'efface afin que l'air vicié lâche prise et que l'Obscurité reprenne ses droits. Les bris d'ombre poétiques vacillent dans une mémoire universelle qui pourrait bien être l'autre nom de la souffrance, d'ailleurs, pour respirer, en quête d'Oxygène , il faut accepter de quitter le mode artificiel des humains, il faut devenir ces hommes-minéraux, abandonnés à dessein dans un paysage lourd et bas, il faut faire bloc afin d'entendre des nouvelles du ventre de la terre aussi profond que l'immensité de la mort et donner l'impression de n'avoir jamais commencé d'être parmi nous : ce vertige d'un corps lancé dans la saoulerie des / matières et qui s'écroule dans l'abîme de son / origine… [9].
- « Il est (donc) malaisé, mais ô combien revigorant (…) de s'approcher de ce cratère sans nom et de découvrir une poésie dont l'essentiel est de saigner les inventions suppliciées de l'abîme.(…). Jamais un groupe d'individus aussi dispersés dans l'espace et ne communiquant que par quelques lettres échangées (…) n'aura tenté avec une force de percussion équivalente, de faire face collectivement à ce qui ne peut être perçu que comme l'air du temps » [10], ce contre-temps clandestin, dont parle avec brio Christian Dufourquet, émerge inlassablement au milieu des mots révulsés, là où s'impose une Peau d'ombre comme une véritable expérience de dépossession d'un corps, lequel prend également racine dans la chair bafouée, enragée, naufragée, une chair infernale, érotique de la mort, une chair d'ossements et de reliques, des chairs, in fine, plus somptueusement désespérées les unes que les autres. Tout le livre est de la sorte une sublime syncope à laquelle on reste harponné parce que les poètes de l'Expérience élargissent leur déversoir jusqu'à la nausée, que notre œil reste accroché à ce trou noir et à cet univers démiurgique d'ironies abîmées : c'est l'éternel gargouillis /Au fond de la gorge un bruit de faux- [11] ; parce qu'ils forcent le jeu, parce qu'il savent ce qu'il font, que le pardon n'est pas souhaité, qu'il est, de surcroit, possible de regarder leur corps partir en morceaux sans le moindre épanchement, et même jusqu'au point d'étranglement, on reste partagé entre rire jaune et effroi face à cette langue toute de cris et d'exigences qui n'a de cesse de marteler la distance nécessaire. Alors même que la vision apparaît comme outrancière, dans ces corps « sur-exposés » , Blockhaus parvient à nous fait voir, au travers de ces tissus désincarnés, le Terrible qui est le seul commencement du vrai : VIDES les régions du cœur / dans la pâleur immaculée /(…) /une sorte de tournis / Le cumul des vertiges / sur des faces en haleine/ où le souffle bat.[12] On étouffe désormais avec eux dans les bornes de sa chair, on se retrouve à l'étroit dans notre être, enterré vivant dans un monde glacé de conventions et d'absurdités. Quand Dieu paraît s'absenter, qu'une société informe, servile vous demande de faire silence, il convient en un geste tellurique de se raccrocher à quelque chose, même au cœur du Rien, sans doute à cet amas de chair et d'os qui constitue l'homme malgré lui. Les humeurs de ce corps, ces secrétions variées, ce trop-plein de laideur ne demandent plus qu'à s'évacuer, la parole devient en ce sens bruit organique, spasme et raclement qui aboutissent au cri ultime de la Poésie : IL Y A UNE MORT DANS LA MORT : COMME IL Y A DES YEUX QUI S'HABITUENT / A LA NUIT… [13] .
-Par, avec et en ce corps pesant et inexistant à la fois, les cinq poètes se projettent au centre de leurs préoccupations qui renvoient à la négation apparente d'une humanité, l'univers des images, des collages de Françoise Duvivier s'inscrit donc comme un corps « preuve-épreuve » , restituant les gestes venus se tordre en grimaçant sur l'écran du poème. Cependant, les proliférations viscérales et « ogresques » des chairs désertées, des corps suppliciés finissent, malgré la puanteur des caveaux où sont déjà alités les squelettes de cette terre, par nous faire sentir l'odeur d'une possible chair fraîche : Carne que je déchire / Chair noire et bleue / bois mort du mental. / La Merveilleuse, celle qui trancha l'ombilic avec ses talons: / chercher un visage dans les rues insoupçonnées. / Voile polaire / dont la luminosité irradie les êtres.[14] C'est également dans ces mêmes chairs que sont gravées humiliations et désespérances : en compressant les corps, on voit jaillir les méfaits de la société et l'image omniprésente de notre mort. Ces histoires de corps, fussent-elles macabres, apparaissent à la fois, discrètement, comme des signes de vie, un mystère incarné, décharné et, essentiellement, comme une obsession à dire combien l'homme est dépassé par son existence, ce qui entraîne angoisse, ennui, délire et folie. [15] Voilà pourquoi le corps n'en finit pas de mal fonctionner, il est enracinement dans la contingence, engluement dans la matière qui a toujours le dernier mot et ruine les aspirations de l'esprit.
-En somme, l'Humain erre dans un univers effrayant traversé de forces brutes, il y a du tragique à ne pas être « un /son » corps, mais des traits autour d'un trou noir concentrique de douleur, un tragique où chacun se retrouve muré dans un rôle sans auteur, et dont la seule expression reste celle de pulsions, puis des colères. Dénonçant « le serf-arbitre » de l'homme, Blockhaus rejoint le visage d'une folie annoncée de la mort, au moins celui de la folie foudroyante de l'effondrement du monde. Et même si l'on perçoit un accord minimal, « tant que je résiste je vis » , même si la révolte se soutient tout au long de poèmes, même si on peut entendre un écho superbe à la haine, une faible espérance dans ce corps qui plie, qui ne cherche ni le bonheur ni ne le fuit, les poètes-rebelles attendent l'ouragan comme si la paix était en lui [16]. Alors ils écrivent, acharnés et véhéments, pour faire face au Néant, en appellent ensuite à la mort, creusent, fouillent, remontent toujours à la surface ce qui vit sous l'angoisse des choses, sous le flot des apparences, sous l'ingratitude du réel, un réel qu'ils dénudent et pulvérisent, de manière hallucinatoire : Creux, crou, souffle, attise la guerre, la hache, l'épieu ! S'il n'y a pas d'outil, avec les dents, les becs, les nerfs, les serres empoisonnées ! Finira bien la guerre par céder, sous le boutoir des enfoutraces, des morts-vivants qui se trépassent et des squelettes multifaces.[17] D'où un climat mental de violence, un livre qui relève autant de la dissonance que de la déchirure, une poésie guerrière sillonnée d'entailles et d'entrailles, une œuvre dont le chant fraternel possède la beauté lumineuse et tragique des combats perdus d'avance.



[1] Noms des cinq poètes d'Expérience Blockhaus : Bader, Espil, Galdo, Guibert, Manyach.
[2] Extrait « Le Dernier Blockhaus » , Nicolas Rozier, préface à Expérience Blockhaus, L'arachnoïde, p 5.
Avant-propos admirable à l'ouvrage Expérience Blockhaus qui mériterait d'être cité in extenso tant ce texte, profond et vrai, rend un vibrant hommage à la démarche « collective » de ces cinq poètes, et ce, à travers une écriture d'une pénétrante harmonie. Merci Nicolas de m'avoir ainsi ouvert la voie avec une telle acuité….
[3] Référence au film de Robert Florey, 1946…. ou l'histoire fantastique d'une main artistique autonome…et assassine !
[4] Francis Guibert, p58, Expérience Blockhaus, L'arachnoïde, 2011
[5] Jean-Pierre Espil, in « Chiens cramés d'éternel » , p 67, ID.
[6] Lucien-Huno Bader, pp72/73, in « démesure » , ID.
[7] J-P Espil, pp 78/79, in « L'enterrement du cerveau » , ID.
[8] F. Guibert, p 26, in « Fins de cycles » , ID.
[9] José Galdo, p 23, in « Le néant et l'anéantissement » , ID.
[10] Christian Dufourquet, extraits d'une critique sur Expérience Blockhaus, La Quinzaine Littéraire, mars 2012.
[11] L-H Bader, p32, in « Identité » , Expérience Blockhaus, ID.
[12] L-H Bader, p55, in « Autodidacte » , ID.
[13] Didier Manyach, p 75, in « Premières empreintes du chaos » , ID.
[14] Didier Manyach, p 55, ID.
[15] On songe bien entendu ici-même à Antonin Artaud et nous préférons céder, ici, la parole à Nicolas Rozier (Cf. L'Ecrouloir) : « …et derrière l'intérieur de l'ombre des spectres, c'est-à-dire au-devant systématique de tout, Artaud partout comme le nom imprononçable du deuil de la vie, partout non seulement comme un être qui exige un effort de chef-d'œuvre pour être simplement évoqué, mais comme l'arène de travail où la criblure et la calcination sont dévorées » , Avant-Texte, p 12, ID. Reprenons également la lecture du poème saisissant de José Galdo, « La Calvairisation des corps » , pp 81/82, ID.
[16] Ce que J-P Espil nomme « La grâce de La Foudre » , p 40, ID.
[17] J-P Espil, p 78, in « L' enterrement du cerveau » , ID.